Didier Morin

Roman Opalka

Début du tournage : janvier 2011

Lorsque vers 11 heures trente le 20 juin dernier, Roman Opalka se photographia comme il le faisait après chaque séance de travail – séance que je venais de filmer – j’étais loin de me douter que je ne le reverrais plus. Roman Opalka est décédé dans un hôpital en Italie le samedi 6 août.

Je l’avais rencontré en 1986, et il m’avait donné en 2002 pour Mettray son projet pour l’une des stations du métro de Toulouse.

À l’automne 2010, accompagnant le Mettray que je lui envoyais, dans une lettre je le félicitais pour son exposition chez Yvon Lambert, et lui faisais part de mon désir depuis plusieurs années de réaliser un film sur lui.

Il me demandait de venir le voir à Bois Mauclair, dans sa propriété sarthoise. C’était à la fin du mois de novembre 2010.

Je découvrais pour la première fois cet atelier.

Sur son chevalet, le haut de la toile recouverte au trois-quarts de la suite des nombres, était à 3 mètres environ du sol, et le dernier nombre peint était 5598126.

Ce matin là, je lui ai dit que lors d’un voyage en Pologne en 1982, j’avais vu son premier Détail dans le musée de Lodz, ville où j’avais passé quelques semaines, et où j’avais visité aussi la fabuleuse école de cinéma dont s’occupait Wajda. Je lui disais que je le considérais comme un grand peintre classique, pas comme un artiste conceptuel, et que ce qui m’intéressait était que sa vie se mêlait complètement à son oeuvre, œuvre dans laquelle le corps était très présent. Je voyais ses suites de nombres peints comme autant de respirations, ou le blanc des chiffres va jusqu’à manquer d’air. Pour la première fois je voyais ses peintures d’avant les Détails, notamment un Chronome. Une autre vie. Je lui disais que je voulais passer un an avec lui, que je savais pour en avoir vu quelques uns que plusieurs films avait déjà été tournés sur lui, mais qu’il me semblait que le « Temps de sa peinture », n’avait jamais été filmé. Je voulais filmer le temps de réalisation d’un Détail. Voir la peinture montée dans l’espace, son élévation, au fur et à mesure que la suite de nombres peints descend sur la toile. Tout passerait par l’image et par le son de sa voix. Il n’y aurait pas de commentaire, ni d’entretien, aucune explication. Aucun rajout de lumière. Conserver l’ambiance de l’atelier et utiliser comme seul éclairage la lampe de 100 watts qu’il utilise pour éclairer sa toile quand il peint.

Je remarquais que sa peinture montait le long d’une poutre verticale située derrière son chevalet, et qu’une fois terminée elle se retrouverait comme « crucifiée » puisque se trouvant au niveau de deux poutres formant une croix.

Pour ce faire je lui proposais de passer quelques jours avec lui chaque mois à Bois- Mauclair, où je filmerais et enregistrerais ses séances de travail. J’irais aussi à Venise et le filmerais dans la ville, ou bien durant des manifestations auxquelles il participerait. ( J’ignorais à ce moment là que je n’obtiendrais aucune production pour faire mon film, pour le motif que Roman Opalka était trop célèbre.)

Je choisirais l’exposition au Correr où un Détail serait « confronté » au tableau Les deux courtisanes de Carpaccio, l’exposition chez Michela Rizzo. et une rencontre avec Arnulf Rainer dont la date n’était pas encore fixée. A Venise il tenait à être filmé devant une peinture qu’il avait vue dans une église, où figure un petit chien blanc.

Il acceptait l’idée de mon film, et il allait l’alimenter plus que je ne l’attendais.

« Nous pourrions aller filmer mon premier tableau en Pologne. »

Il m’emmena déjeuner dans un petit restaurant à Beaumont dans lequel il avait ses habitudes. A table la discussion continuait, je me souviens que nous avons parlé d’Yves Klein qui comptait beaucoup pour lui, et qu’il avait par le plus grand des hasards, aperçu le jour de son mariage alors qu’il se trouvait à Paris. Nous évoquions aussi Bernard Lamarche Vadel qui fût à l’origine de sa première grande exposition en France.

Il me rappelait la promenade dans la calanque de Niolon, accompagnés de Danièle Perrier venue d’Allemagne pour l’écouter lorsque je l’avais invité à l’ESBAM avec Pierre Brochet et Christian Schlatter a venir parler du livre qu’ils venaient tous les trois de réaliser.

Nous prenions un premier rendez-vous à Venise à partir du 4 janvier 2011, et nous commençâmes à chercher le fameux petit chien blanc. Puis Marie-Madeleine son épouse, décidait d’annoncer le tournage du film dans les documents officiels relatant ses évènements, de la manière suivante. « Une année avec Roman Opalka à Bois Mauclair et à Venise. Un film de Didier Morin »

La première séance de tournage dans son atelier eut lieu le 29 janvier 2011. Très vite je m’aperçus que le montage se ferait en tournant, puisque la suite de nombres m’interdisait tout retour en arrière. Il était impossible de toucher à l’ordre des plans.

Trente autres séances de travail dans l’atelier eurent lieu.

Nous devions nous revoir à Bois Mauclair à partir du 1er août. Je voulais lui annoncer que j’étais invité l’an prochain au festival d’Avignon pour diriger la Symphonie Monoton Silence d’Yves Klein.

Roman Opalka m’a permis durant toutes ces journées passées auprès de lui à l’entendre peindre, de vivre une expérience fabuleuse. Il m’a donné cette chance.
Je ne dirai rien sur son dernier Détail.

Maintenant je me demande ce qu’est un projet inachevé sur l’œuvre de Roman Opalka qui elle l’est, mais qui ne le sera jamais pour moi.

Didier Morin

Septembre 2012

Le film est aujourd'hui monté.
Il a pour titre : Le dernier Détail peint de Roman Opalka. (230 mn)