Didier Morin

CARNAC

Série de 27 photographies X 4 ex.
Format : 125 x 165
1981-1989

Extrait de l’entretien réalisé avec Emmanuel Hermange à l’occasion de la parution de Carnac, aux éditions Monum, 2003.

Emmanuel Hermange - Dans les années quatre-vingt, le travail que vous avez consacré à Carnac – souvent exposé et publié depuis, mais jamais dans sa totalité – a accompagné la formation du champ photographique, avec ses historiens et ses critiques spécialisés, ses débats théoriques enrichis pas la sémiologie, ses galeries, ses festivals, ses centres d’expositions, etc. J’aimerais que nous évoquions votre relation à l’image enregistrée à partir de Carnac, qui en a été le lieu de révélation, sachant que la photographie et la vidéo accaparent désormais la scène artistique.

Didier Morin - En 1981, je me suis rendu pour la première fois sur le site. J’ai été littéralement saisi par son étendue et sa démesure, par l’énigme qui l’habite et ce qu’il contient d’insensé. J’ai alors éprouvé la nécessité de fréquenter les mégalithes. Au cours des huit années suivantes, j’ai séjourné à Carnac une semaine tous les deux mois. En photographiant avec un Polaroïd, en dessinant, en mesurant et en écrivant, j’ai d’abord procédé à un travail de notation, un peu comme un archéologue ou un historien. Sans idée précise en tête, j’avais le carnet, le livre comme horizon. Puis j’ai commencé à faire des montages de Polaroïds combinant des vues nocturnes et des vues diurnes du site.

EH - Ce qui m’intéresse dans cette série, c’est la part expérimentale dont elle procède, l’appareil photographique servant à mesurer une tension entre le corps et son environnement, comme en une sorte, de réminiscence des expériences spirites du dix neuvième siècle, ou bien comme celles menées par des artistes dans le milieu des années cinquante. Comment cela s’est il mis en place ?

DM - D’abord le site s’est imposé, et je savais que je ne voulais pas le raconter. Puis la nuit m’est apparue comme l’unique temps possible au développement d’un travail, et seule capable de restituer quelque chose de l’énigme, de la part non résolue du lieu. Le noir rendait caduque toute prise de vue conventionnelle, tant au plan du cadrage que du temps de pose et de la lumière. Il obligeait à une « reconstruction ». Il faut il y aller de son corps pour voir Carnac, il faut marcher ; ces alignements, je les ai marchés… Le corps et Carnac sont pour moi indissociables.

A partir de 1985, après beaucoup d’essais, je m’en suis tenu à une méthode : en comptant mes pas, je me plaçais environ à quatre mètres d’un menhir, la chambre photographique en position verticale et appuyée sur ma poitrine, son obturateur ouvert, je déclenchais un éclair de flash à la fin de chaque inspiration et de chaque expiration, cela pendant un peu plus d’une minute. Mon souffle, ma respiration, déterminait l’enregistrement, il imprégnait la pierre. A l’inverse d’un instantané qui, selon moi, correspond à ce temps infime, à cet arrêt situé entre l’inspiration et l’expiration. A l’époque, je pratiquais sérieusement les arts martiaux, et ce rapport au corps a sans doute participé aux choix que j’ai faits ; de même que mon intérêt pour le magnétisme provenant de lectures sur Carnac m’a incité a me soumettre, en 1983, à l’effet Kirlian, cette expérience électromagnétique dont la première a eu lieu dans les années trente et au cours de laquelle l’énergie des corps vivants se mesure à l’empreinte que laissent leurs extrémités sur une surface sensible.

Didier Morin - Carnac
© Didier Morin
Didier Morin - Carnac
© Didier Morin
Didier Morin - Carnac
© Didier Morin
Didier Morin - Carnac
© Didier Morin
Didier Morin - Carnac
© Didier Morin